Rescapée des camps khmers du Cambodge, Claire Ly évoque sa conversion "De Bouddha vers la folie d'Amour de Jésus-Christ..." par l'Eucharistie. A méditer pour un jeudi saint
Diocèse de Cambrai [24/03/2005]
(© DR).
"Au moment de l’élévation de l’hostie, j’ai reconnu tout à coup : « Celui que tu cherches, Il est là, C’est Moi, ton Dieu »
Histoire d’une conversion : Je parle plutôt d’une rencontre.
C’est l’itinéraire d’une femme ayant rencontré le Dieu des occidentaux, un itinéraire qui m’a amenée d’une sagesse de Bouddha vers la folie d’Amour de Jésus-Christ.
Situation au Cambodge
Le Cambodge est un pays situé entre le Laos, le Vietnam et la Thaïlande. De 1975 à 1979, c'est-à-dire à partir de la fin de la guerre du Vietnam, ce pays a connu une terrible tragédie : le massacre de la population par les khmers rouges.
Actuellement c’est un pays qui compte 12 millions d’habitants ; 70% de la population a moins de 25 ans. Par conséquent, l’Eglise est à l’image du pays, elle est très jeune. 90% de la population khmère est bouddhiste, on ne compte que 10,000 catholiques, soit 0,08% de la population.
Le bouddhisme pratiqué au Cambodge, le bouddhisme dit « du petit véhicule »
De quel bouddhisme parle-t-on ?
-Maha, le bouddhisme du grand véhicule : Chine, Corée, Japon
-Théravâda, le bouddhisme du petit véhicule : Laos, Sri-Lanka, Vietnam, Birmanie, Cambodge
Le bouddhisme vécu par le peuple khmer est le bouddhisme « Théravâda ». Il est fondé sur deux croyances (+ un mélange de croyances animistes) :
1.Le Samsara, c'est-à-dire le cycle de naissance et de mort : ce concept est différent du concept occidental de réincarnation qui a un caractère positif. Le concept bouddhique du Samsara est lié à la notion de peur : on a peur de renaître dans une autre vie, alors on espère sortir du cycle de ces renaissances. Quel est le moteur qui fait tourner l’homme dans ce cercle ?
2.C’est le Karma, c'est-à-dire l’acte et ses conséquences : ma situation d’aujourd’hui, heureuse ou malheureuse, n’est que le fruit d’actes positifs ou négatifs posés dans ma vie précédente, je suis le seul responsable de ce qui m’arrive aujourd’hui…
Cette notion de karma influe considérablement sur la mentalité asiatique.
J’ai été éduquée dans cet enseignement bouddhiste. Mon père était un bouddhiste averti et ouvert. Ma famille étant très aisée j’ai pu étudier ce qui, à l’époque, était rare pour une jeune fille. Dans sa grande compassion, mon père a pensé que j’étais prête à me réincarner en bonze car suffisamment intelligente, c’est pourquoi il m’a confié à un bonze. A 12 ans, j’étais sûre de mon identité bouddhiste. Mon père souhaitait également que je maîtrise bien la langue française, c’est pourquoi j’ai été envoyée dans un pensionnat de jeunes filles tenu par des religieuses.
Ce fut mon premier contact avec la religion chrétienne, et ce premier contact ne fut pas positif : les sœurs considéraient les étudiants khmers comme des païens alors que nous étions bouddhistes. Etant donné qu’elles n’arrivaient pas à prononcer nos prénoms khmers, elles changeaient tout simplement nos prénoms khmers en prénoms français : c’est ainsi qu’au collège mon prénom était devenu Véronique ! Ensuite mon père m’a envoyée au lycée français de Phnom Penh.
Cette première image négative de l’Eglise m’a marquée à vie : « Pourquoi des missionnaires venaient-ils nous enseigner une autre religion alors que nous en avions déjà une ? » Ce qui m’attirait chez eux c’était leur engagement social auprès des plus petits, même si pour moi cet engagement faisait partie de la propagande.
J’ai alors eu envie de creuser notre tradition bouddhique afin d’y trouver des raisons allant à l’encontre de l’impérialisme spirituel occidental. Ce désir m’a ainsi permis d’approfondir au plus haut point ma religion : le bouddhisme.
Toute cette période s’est déroulée avant 1975, date qui correspond à la fin de la guerre du Vietnam, et date à laquelle le gouvernement communiste khmer souhaitait instituer une nouvelle société au Cambodge, une société purement khmer, purifiée de toute influence occidentale, et qui se voulait autarcique. A l’époque, nous étions sept millions d’habitants. En 5 ans, cette purification a coûté la vie à deux millions de personnes.
En vingt-quatre heures j’ai perdu presque toute ma famille (mon père, mon mari, mes frères), tous ont été fusillés… Les communistes ont vidé les villes et nous ont envoyés à la rizière pour être rééduqués… Même les hôpitaux ont été vidés… Pendant cette terrible période, le plus difficile pour moi a été la perte d’identité : avant j’étais sûre de moi, de mes diplômes, de mes capacités, j’étais une femme respectable et une femme respectée de la grande bourgeoisie khmer… De professeur de philosophie je devais devenir paysanne… Et ce changement d’identité devait s’opérer le plus rapidement possible, il en allait de ma vie… Pendant 2 ans je n’ai pas parlé afin qu’ils ne puissent pas reconnaître mon milieu d’origine et petit à petit j’ai appris leur langage, leurs comportements, etc…
Ce chemin spirituel de Bouddha vers Jésus-Christ
Comment vais-je réagir intérieurement face à ces évènements ? Je vais tout simplement réagir comme une bouddhiste, toute la base de mon éducation est là…
La 1ère des quatre nobles vérités : Ici bas, rien ne peut rester figé, tout est impermanent ; cette impermanence constitue la grande souffrance de l’homme car dans cette impermanence, l’homme se veut permanent. Pour moi, l’enseignement du maître est en train de se vérifier : de positif mon kharma est devenu négatif, tout ce qui était acquis est devenu illusoire… Tout ne devient qu’illusion. Cette période fut très difficile car elle a entrainé une perte d’identité totale… Que va alors me dire Bouddha ?
- Il est nécessaire de garder la sérénité en soi : a quoi cela sert-il de se révolter alors que ce qui m’arrive aujourd’hui est explicable et expliqué ? Il me faut l’accepter et ne pas laisser la haine, la révolte m’envahir…
Dans ce mode de pensée j’avais négligé une chose essentielle : ma grande faiblesse devant les évènements. Je ne pouvais plus garder la sérénité en moi, j’ai laissé les sentiments négatifs m’envahir... Devant la violence j’ai répondu par la haine… « Les khmers voulaient à tout prix me tuer, face à cette violence, ma réponse sera de vivre ! » Je me suis alors laissée envahir par la haine, j’ai fait l’expérience extraordinaire de sa puissance, du basculement dans la folie. Il me fallait absolument trouver un bouc émissaire dans cette période de silence imposé ; j’ai alors appelé un « Dieu Témoin ». Ce fut naturellement le « Dieu des occidentaux », car pour moi ce qui arrivait à mon pays relevait de la responsabilité des occidentaux (le communisme n’étant pas né en Asie, mais en Occident…).
Nous avions un point en commun : si ce Dieu remplissait le ciel et la terre, ma haine remplissait également le ciel et la terre… Au début de cette période, ce n’était pas mon problème de savoir si le Dieu des occidentaux existait vraiment ou non…
J’ai tenu ainsi pendant deux ans, en m’en prenant au Dieu des occidentaux. C’était mon exutoire… Pendant deux ans, j’ai appris à devenir une paysanne, à parler comme eux, à pêcher, à reconnaître les plantes aquatiques… Grâce à cette haine, je ne suis pas tombée malade alors qu’en arrivant au camp, j’étais enceinte de trois mois…
Ensuite, les communistes m’ont donné des responsabilités. J’étais très fière, quelle ironie du sort ! Ce soir là j’attendais les applaudissements du Dieu des occidentaux, mais rien n’est venu… Je me suis effondrée… J’ai vécu un silence, un silence habité par quelqu’un d’autre, j’ai reçu une sorte de paix intérieure dans l’enfer même que je vivais… ce fut une véritable réconciliation avec moi-même, avant je culpabilisais d’être faible… Dans ce silence habité, j’ai accepté ma faiblesse, j’ai reçu gratuitement de quelqu’un d’autre…
Ma première interrogation a été de me demander si c’était le Nirvana… Mais ce n’était pas possible, le Nirvana se méritait et la situation que je vivais était bien différente… En fait, cette rencontre a changé mon regard sur les autres, la haine diminuait, mon regard devenait plus respectueux… A partir de ce soir là, j’ai gardé en moi ce don gratuit…
1980 : J’arrive en France avec mes enfants : le Dieu des occidentaux est-il le Dieu des chrétiens ? Cette période ne sera pas facile… Une dame nous aidait beaucoup, et cela m’interpellait. Je lui ai alors demandé pourquoi elle faisait tout cela pour nous, elle m’a répondu :
- « Parce que ce que tu fais au plus petit d’entre les miens c’est à moi que tu le fais » Mat 25,40
J’ai été déçue de cette réponse car elle ne le faisait même pas un peu pour nous. Rien n’était gratuit, il n’y avait donc pas de différence entre le bouddhisme et la religion des occidentaux… Ce que j’avais senti dans le camp, ce don de gratuité n’était qu’illusion. J’ai arrêté mes recherches…
L’Encyclique de Jean-Paul II sur la miséricorde m’a renvoyée à l’Evangile. Si j’ai rencontré le Dieu des occidentaux dans la haine et la colère, j’ai rencontré Jésus-Christ par curiosité, pour vérifier ce que Jean-Paul II avait écrit. Pour moi Jésus était un homme extraordinaire, mais il restait un homme. Il ne pouvait pas être Dieu car il avait osé donner sa vie jusqu’au bout et s’il avait été Dieu il aurait pu faire n’importe quoi et ne pas mourir… Jésus était pour moi un grand maître… Seul un homme pouvait devenir Bouddha, et Dieu ne pouvait pas être un homme !
Pendant deux ans, j’ai lu l’Evangile toute seule. Un jour, j’ai sauté le pas, je me suis rendue à la messe. Au moment de l’Eucharistie, j’ai reconnu que J-C était vraiment le Dieu que je cherchais… J’ai ressenti l’immensité de Dieu qui me demande de le reconnaître…
C’était pour moi paradoxal : d’une part, je recevais la grandeur de Dieu et d’autre part, je mesurais la grandeur de ma liberté : j’étais libre de dire oui ou non. Ce Dieu s’était mis à genou devant moi et il attendait ma réponse.
En tant que bouddhiste, mes sentiments devaient être réfléchis. J’ai demandé le Baptême que j’ai reçu en 1984. J’étais naïve car je m’imaginais qu’après tout irait bien… Pendant un an, j’ai vécu une période de désert au sein de l’Eglise catholique, ce fut une grande déception… Puis j’ai commencé à suivre des cours de théologie et les choses sont revenues petit à petit… Il m’a fallu dix ans pour apprendre à vivre avec l’Eglise, à devenir disciple de Jésus-Christ, rien n’est donné une fois pour toute, Jésus de Nazareth nous précède toujours en Galilée…
Ce que je garde de la foi chrétienne après ces années :
-la gratuité
-la liberté, sans elle je ne peux pas me dire disciple de J-C, c’est la liberté de l’enfant de Dieu
Mon histoire est une rencontre d’Amour : comme avec un être aimé, tout nous parait rose au départ et ensuite les difficultés arrivent : belle-mère etc... L’Eglise a été ma belle-mère…
Quel lien faites-vous entre la notion de désir dans le bouddhisme Théravâda et le désir chez les chrétiens ?
Dans le bouddhisme théravada, le moi permanent, nos désirs sont la cause de nos tourments, par conséquent il est nécessaire de tuer ces désirs…
Pour ma part, c’est toujours vrai, ce sont mes désirs qui me font souffrir. Aujourd’hui je me vois crucifiée par mes désirs car la plupart sont des désirs centrés sur ma personne
Ces désirs je ne peux que les offrir au Seigneur sur la croix afin de me décentrer. Mais quand mes désirs rejoignent ceux du Seigneur, là est la libération ! Etre disciple de Jésus-Christ, c’est toujours être en situation, il est impossible d’anticiper…
Le problème du pardon se pose en tant que chrétien, comment réagissez-vous ?
Est-ce que je suis capable de pardonner aux khmers ?
Le pardon, c’est un cadeau du Seigneur, alors je regarde Jésus en croix :
Il n’a pas dit : - Je leur pardonne, mais il a dit : - Seigneur, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font…
Le Dieu de Jésus-Christ a respecté ma grande liberté, à mon tour de respecter la liberté de Jésus-Christ…
Au bout de 24 ans, vous retournez au Cambodge, quelle est votre vision de la mission, comment réagissez-vous ?
Je n’ai jamais eu envie d’aller les convertir. Lors de mon retour au pays, j’ai été très attristée par l’état du bouddhisme au Cambodge, il ne reste que la superstition populaire. Il est nécessaire d’aider les khmers à redevenir de vrais bouddhistes.
Notre premier devoir de chrétien est de chercher avec eux les pas du Seigneur dans leur pays. La première mission est d’être présence d’Evangile, c'est-à-dire que tout homme puisse entendre ce mot « Heureux », que les mains aimantes du Père puissent se poser sur les femmes battues, les femmes et enfants vendus, ce serait déjà beaucoup…
La pensée occidentale est pour moi un vrai casse-tête. La bouddhiste que j’étais pose des questions à la chrétienne que je suis, c’est une grande aventure à vivre : je vois les contradictions de ma belle-mère (quand l’Eglise est riche institutionnellement, n’a-t-elle pas déjà crucifié son Seigneur ?) et idem pour la pensée asiatique.
C’est un dialogue qui n’est pas toujours très facile à vivre mais qui est riche car il purifie, il remet chaque jour en question… Le règne de Dieu ne serait-il pas à la rencontre de la pensée asiatique et occidentale ?
Le Seigneur a fait le pas vers moi pour me rencontrer, je ne suis pas maître, je ne maîtrise pas cette rencontre…